Une reconnaissance progressive
Le deuil animalier, autrefois relégué loin des préoccupations psychologiques et sociétales, sort progressivement de l’anecdote et la sensiblerie. Je propose ici un regard sur cette légitimation, sous un angle historique, sociologique, psychologique et éthique, afin de comprendre comment ce deuil est passé d’une expérience individuelle silencieuse à une réalité socialement reconnue.
Le déni historique du deuil animalier
L’animal familier n’a pas toujours été perçu comme un être avec lequel l’humain peut entretenir une relation affective profonde. Les animaux ont été en effet longtemps considérés uniquement sous un aspect utilitaire, servant de bêtes de somme, de sources de nourriture ou de protection. L’idée même de ressentir du chagrin à la perte d’un animal, aussi familier soit-il, semblait dans ce contexte totalement incongrue.
Cette perception a longtemps empêché l’animal d’être considéré digne d’un deuil. Même au XIXe siècle, alors que son rôle de compagnon gagnait en importance dans les familles bourgeoises européennes, le chagrin lié à sa perte demeurait un sujet largement ignoré par la société. La mort d’un animal familier était le plus souvent vue comme un événement anodin, occultant la possibilité d’un lien affectif humain-animal profond.
Cependant, des cimetières animaliers, comme celui d’Asnières-sur-Seine, fondé en 1899, voyaient le jour, reflétant une volonté croissante de traiter la mort des animaux compagnons avec le même respect et la même solennité que celle des humains.
Le concept d'attachement humain-animal
Avec l’évolution des pratiques sociales au XXe siècle, notamment dans les pays occidentaux, les animaux familiers ont progressivement gagné le cœur des familles. Des études psychologiques et sociologiques ont commencé alors à s’intéresser aux relations entre humains et animaux, posant les bases de la reconnaissance d’un lien d’attachement.
La théorie de l’attachement, développée par John Bowlby, bien qu’initialement centrée sur les relations humaines, peut être élargie pour inclure les animaux familiers, qui, par leur disponibilité, leur prévisibilité et leur comportement affectueux, répondent aux critères attendus d’une figure d’attachement.
Pour de nombreuses personnes, ils comblent les besoins affectifs essentiels, comme ceux liés à la solitude, au soutien émotionnel, ou à l’interaction sociale. Dans ce cadre, la perte d’un animal représente une rupture d’attachement, conduisant à des réponses émotionnelles similaires à celles observées lors de la perte d’un être cher humain.
La psychologie reconnaissant le rôle des animaux dans le bien-être émotionnel, et par extension, l’impact de leur perte sur la santé mentale de leurs compagnons humains, a permis d’introduire la notion de deuil animalier.
Civilement plus une chose
Kant écrivait : « Les êtres dont l’existence dépend, à vrai dire, non pas de notre volonté, mais de la nature, n’ont cependant, quand ce sont des êtres dépourvus de raison, qu’une valeur relative, celle des moyens, et voilà pourquoi on les nomme des choses » . L’animal est-il encore considéré comme une chose ?
L’ambiguïté était présente dans la loi française jusqu’en 2015. Alors que le Code rural et de la pêche maritime et le Code pénal considérait déjà l’animal comme un être sensible, le Code civil le définissait encore comme un objet : dans l’ancien article 528 « Sont meubles par leur nature les animaux et les corps qui peuvent se transporter d’un lieu à un autre, soit qu’ils se meuvent par eux-mêmes, soit qu’ils ne puissent changer de place que par l’effet d’une force étrangère. » (Légifrance, 2021).
Le Code civil lui reconnait à présent le statut d’être vivant doué de sensibilité. L’animal n’est plus une chose, mais, il reste un bien. Cette redéfinition traduit l’évolution du regard de la société sur les animaux, et par extension, sur la relation humain/animal.
Des enjeux éthiques et psychologiques
Aujourd’hui, le deuil animal est un sujet d’étude en psychologie, en sociologie et en philosophie. L’une des problématiques actuelles est de comprendre comment cette reconnaissance du deuil animal s’intègre dans des sociétés où les animaux sont encore, par ailleurs, largement exploités, que ce soit pour la production alimentaire, la recherche scientifique ou les divertissements, sans risquer la dissonance cognitive de toute une société.
D’un point de vue psychologique, des études montrent désormais que la perte d’un animal peut entraîner des conséquences émotionnelles similaires à celles d’un deuil humain, pour les personnes très attachées à leur compagnon, comme la dépression ou l’anxiété.
Des communautés en ligne dédiées au deuil animal*, ainsi que des groupes de soutien, voient le jour, permettant aux personnes endeuillées de partager leurs expériences et de se sentir moins isolées. Des professionnels de l’accompagnement, spécialisés dans le deuil animal comme je le suis**, offrent une aide adaptée pour surmonter la peine associée à la disparition du compagnon animal.
Vers une légitimation universelle du deuil animalier ?
Bien que demeurent encore des résistances culturelles, des progrès significatifs ont donc été réalisés dans la reconnaissance du deuil animal. La compréhension du lien humain-animal et la sensibilisation croissante à la cause animale œuvrent pour la légitimation de ce deuil.
Les mentalités évoluent doucement quant à la place de l’animal familier dans nos vies. Sera-t-il perçu un jour par tous comme un membre de la famille à part entière, capable de susciter des liens affectifs profonds et durables ?
*Exemple de communauté en ligne dédiée au deuil animal les compagnons : le groupe Facebook des Compagnons du deuil animal https://www.facebook.com/groups/compagnonsdeuilanimal/
**Pour mon accompagnement de votre deuil :
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